En Italie, des milliers de migrants mineurs « fantômes »

En marge des nombreuses arrivées de migrants sur ses côtes, un autre phénomène inquiète l’Italie. Des mineurs se rendent invisibles pour éviter le système d’accueil italien et ainsi poursuivre plus rapidement leur route vers le nord. Or, du trafic d’êtres humains à la prostitution, les risques sont nombreux.

Correspondant journaliste pour le CIDE :Antonino Galofaro, Rome

Il réclamait à des migrants mineurs des rapports sexuels en échange de boissons ou de quelques euros. Un homme de 57 ans était arrêté en février dernier à Vintimille, sur la côte à la frontière avec la France. Les enquêteurs avaient découvert que quelques mois durant, depuis fin 2016, cet ancien cuisinier italien interpelait des jeunes étrangers âgés de 14 à 16 ans devant un centre d’assistance et, profitant de leur état d’indigence et de détresse, les emmenait chez lui. Cinq mois plus tard, il était condamné à deux ans et huit mois de prison pour « exploitation et prostitution de mineurs ».

De leur débarquement sur les côtes italiennes après une dangereuse traversée de la mer Méditerranée aux frontières nord de la péninsule, les jeunes migrants courent de nombreux risques. L’exemple de Vintimille n’en est qu’un parmi d’autres. Les récits dans la presse transalpine de trafic d’êtres humains, de prostitution forcée, sont légions.

Ces risques « diminueraient considérablement si ces jeunes acceptaient de rentrer dans les structures d’accueil, explique Roberta Petrillo, responsable de la protection des mineurs au sein de la branche italienne de l’ONG Save the Children. Mais ils décident de se rendre invisibles. » Les médias transalpins les ont baptisé les « jeunes fantômes ». Ce sont des migrants en transit : s’ils arrivent en Italie, cette terre n’est pas leur destination finale. Une fois identifiés par les autorités quand ils touchent le sol italien, ils décident ensuite de ne pas se rendre dans les structures d’accueil qui leur sont assignées, mais de poursuivre leur route vers le nord par leurs propres moyens. Ainsi, ils disparaissent aux yeux du gouvernement comme à ceux des associations leur venant en aide.

L’exécutif italien dénombre 31’635 mineurs étrangers disparus. Ce chiffre comprend une augmentation 44,5% en un an, depuis juillet 2016, quand les cas s’élevaient à 21’881. Cet accroissement pourrait être liés à celui des arrivées de migrants par la mer. Selon un rapport du commissaire extraordinaire du gouvernement pour les personnes disparues, il peut en effet s’expliquer par un « éloignement des mineurs des centres d’accueil ». Il s’agit « sans aucun doute du phénomène le plus préoccupant », selon Vittorio Piscitelli, le commissaire extraordinaire auteur du rapport. Ce seul problème représente 8372 cas, soit plus d’un quart du total des mineurs étrangers disparus.

Au 29 novembre, 117’042 personnes au total ont débarqué en 2017 en Italie, contre 172’708 sur la même période de 2016, soit une diminution de 32,23%. Selon les mêmes chiffres du ministère de l’Intérieur, 14’759 mineurs étrangers non accompagnés sont arrivés en Italie au 25 octobre contre 25’846 l’année précédente.

En parallèle d’une politique d’immigration plus ferme depuis un an, l’Italie s’est dotée le printemps dernier d’une loi spécifique sur l’accueil des migrants mineurs dans le but d’en « renforcer les droits et la protection ». Le texte porté par la député du Parti démocrate au pouvoir (centre gauche) Sandra Zampa, entré en vigueur le 7 mai dernier, prévoit notamment « l’introduction explicite de l’interdiction absolue du renvoi à la frontière » des plus jeunes. Il introduit aussi une procédure unique d’identification de la personne, notamment pour en déterminer l’âge. La nouvelle législation réduit de 60 à 30 jours la durée du séjour des plus jeunes dans les structures de premier accueil, directement après leur arrivée, avant d’être redirigés vers un centre dont, autre nouveauté, des structures réservées aux mineurs. Le but, comme l’indique l’article 1, est que les mineurs étrangers non accompagnés disposent des mêmes droits et protection que les mineurs italiens ou de l’Union européenne.

Roberta Petrillo salue ces nouvelles mesures. Mais « les problèmes apparaissent quand les jeunes ne se fient pas » à ce système, regrette cette membre de Save the Children. Et donc l’évitent. Le cas de prostitution de Vintimille aurait pu être évité si un « vrai système d’accueil pour personnes en transit » existait, laisse-t-elle entendre. Sur place, seul un « réseau informel composé de volontaires » les aide, ajoute Roberta Petrillo. Or il « ne réussit pas à tenir le rythme des arrivées ».

Il existe néanmoins une voie légale et plus sûre pour poursuivre la route vers le nord, bien que plus lente : la répartition voulue par l’UE des migrants des pays d’entrée vers les autres membres. En juillet 2015, l’objectif affiché était de redistribuer 6000 personnes par mois depuis l’Italie et la Grèce. Deux ans plus tard, au 17 novembre, seuls 10’433 migrants avaient quitté la botte vers un autre pays du continent, dont 1012 mineurs non accompagnés. La Suisse est parmi les plus accueillants, avec l’Allemagne et la Suède. Elle a reçu d’Italie 878 personnes, dont 116 mineurs.

Mais en se rendant invisibles, les jeunes migrants se soustraient à ce système. De leur arrivée à leur réapparition, dans des faits divers relatés par la presse pour certains, s’étend des « limbes inconnus dans lesquels ces jeunes pourraient être exposés à l’exploitation et à d’autres dangers », regrette la député démocrate Elena Carnevali, membre d’une commission d’enquête parlementaire ayant rédigé un rapport en juillet 2017 sur le « système de protection et d’accueil des mineurs étrangers non accompagnés. » « Il faut que notre système se rende crédible même pour ceux qui ne veulent pas rester en Italie », tranche Roberta Petrillo, de Save the Children.